Terrorisme d’état d’urgence

L’état d’urgence est, en France, une situation spéciale, une forme d’état d’exception qui restreint les libertés. Il « confère aux autorités civiles, dans l’aire géographique à laquelle il s’applique, des pouvoirs de police exceptionnels portant sur la réglementation de la circulation et du séjour des personnes, sur la fermeture des lieux ouverts au public et sur la réquisition des armes ». Sans mauvais jeu de mots, l’état d’urgence correspond à une urgence de l’Etat dont la sécurité est considérée menacée selon des circonstances précises et particulières.

La création de l’état d’urgence en 1955 fait suite à la vague d’attentats perpétrés par le Front de Libération Nationale algérien dès novembre 1954 (« Toussaint rouge »). Il est déclaré d’abord en 1958 puis en 1961 lors de ladite « Guerre d’Algérie » qui conduira à son indépendance ; il ne sera pas utilisé avant les grandes émeutes des quartiers populaires en novembre 2005. Ce sont alors vingt-cinq départements dont la totalité de l’Île-de-France qui sont concernés, parmi lesquels six subiront le couvre-feu. Actuellement, François Hollande a déclaré l’état d’urgence pour une première durée de trois mois la nuit du samedi 14 novembre 2015, quelques heures suites aux attentats revendiqués par Daech à Paris qui ont entraîné la mort de 132 personnes et plusieurs centaines de blessés.

Ainsi, il s’agit de rappeler que « l’état d’urgence » est une loi née dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne, autrement dit comme loi propre à la répression coloniale. Il se veut un entre deux entre situation « pacifiée » et « état de siège », c’est-à-dire comme « état de guerre » d’un nouveau genre : un état de guerre contre-insurrectionnelle. L’état d’urgence permet donc de renforcer l’arsenal répressif existant, élargissant les pouvoirs de la préfecture et de la police, qui peuvent éventuellement se concrétiser par le décret de couvres-feux, des perquisitions, d’assignations à résidence, etc. Un rappel d’infos juridiques concernant l’état d’urgence détaille toutes les peines et répressions possibles. L’état d’urgence s’inscrit donc à la fois comme stratégie de contre-insurrection et mode de gouvernement. Depuis le 14 novembre 2015, nous pouvons déjà constater que plus de 2500 perquisitions ont été effectué, et jusqu’à 354 personnes soumises à l’assignation à résidence. Qui sont principalement visés ? Les pauvres, de manière générale. Parmi eux, les personnes de confession musulmane et résidant dans les quartiers populaires, à nouveau cible d’une stigmatisation inédite. Mais aussi des militants, associatifs ou anticapitalistes. On ne compte plus les témoignages effrayants du déroulé de ces perquisitions, la plupart du temps inutiles et sans rapport avec l’enquête policière consécutive aux attentats du 13 novembre. Parmi ces témoignages, les plus significatifs sont sans doute ceux de la perquisition dans un restaurant hallal le 21 novembre dans le Val d’Oise, où les images de vidéosurveillance montrent le terrifiant scénario de dizaines de policiers armés ordonnant aux clients de poser leurs mains sur les tables sans bouger pendant que d’autres policiers démolissent des portes (non verrouillées) à coups de béliers dans tout l’établissement ; ou encore cette perquisition dans un appartement à Nice le 19 novembre au cours de laquelle une enfant de six ans a été blessée par des tirs policiers à la chevrotine.

NICE - UNE FILLETTE BLESSEE LORS D'UNE PERQUISITION.

Dans le même temps, toutes les manifestations à caractère politique ou revendicatif sont interdites par arrêté préfectoral dans la plupart des départements de France. Si le motif officiel est d’éviter les attroupements susceptibles d’être la cible d’éventuels nouveaux attentats, celui réel est de museler toute solidarité sociale et contestation politique. Ainsi, pour l’exemple, à La Rochelle, le préfet a interdit une manifestation, mais autorisé le déroulement d’un marathon réunissant 10.000 personnes.
En prévision de la COP21 qui allait suivre, c’est donc le dispositif de maintien de l’ordre idéal qui se met en place. Celui qui n’existait jusque là que dans les rêves (d’un préfet). Frontières : fermées ; universités : fermées ; lieux d’organisation de la contestation : perquisitionnés ; opposants : à la maison ; manifestation : interdite et annulée.
Malgré les interdictions, des manifestations se sont tenues. Notamment contre la guerre et l’état d’urgence, comme ce fut le cas à Toulouse le 21 novembre où 12000 personnes ont défilé dans la rue ; mais aussi à Marseille et Lille.

Toulouse le 21 novembre :

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Marseille :

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Si ces manifestations n’ont pas subi de répression policière, cette dernière s’est violemment abattue contre d’autres manifestations, notamment celle contre la COP21 et l’état d’urgence à Nantes le vendredi 4 décembre ou celle en solidarité avec les réfugiés à Paris le 22 décembre. A chaque fois, des blessés et des arrestations.

Nantes, le 4 décembre :

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Sans parler, bien sûr, de la terrible répression de la manif contre la COP21 qui s’est tenue à Paris le 29 novembre, entraînant 341 arrestations dont 317 gardes à vue et deux condamnations à de la prison ferme. Le site Paris-Luttes a fait un compte-rendu détaillé de cette journée. Et lorsque des lycéens ont tenté de bloquer leur établissement pour manifester contre la COP21 et l’état d’urgence à Paris, ceux-ci ont été interpellé au fusil d’assaut par la police.

Paris, le 29 novembre :

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Cette répression systématique nous force ainsi à ne considérer qu’elle. Pris dans le piège de la tension permanente, il est très difficile de se rassembler et de s’interroger collectivement sur le pourquoi global de cette situation. L’état d’urgence remplit sa fonction : nous subissons. Il instaure un climat de défiance et de délation généralisées, isole chacun d’entre nous et réprime violemment toute tentative de réponse collective. Avant toute chose, l’état d’urgence permet de nous empêcher d’interroger le vrai problème de tout ça, qui est la guerre impérialiste. D’ailleurs, si toute manifestation est muselée en France, d’autant plus s’il s’agit de mobiliser contre les guerres pour le profit, une certaine mobilisation contre leurs guerres a eu lieu dans plusieurs pays frontaliers. Notamment à Madrid en Espagne, à Londres en Angleterre, ou à Naples en Italie, où des milliers de personnes ont manifesté contre leurs guerres.

Naples, 16 novembre :

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Madrid :

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Londres :

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Seule une mobilisation internationale contre les guerres impérialistes pourraient stopper cette spirale sans fin de massacres.

A contrario, si les manifestations politiques et revendicatives sont interdites et réprimées, les militants et les travailleurs pauvres des quartiers populaires en proie aux perquisitions arbitraires, l’agitation de la nébuleuse d’extrême-droite qui surfe sur les événéments n’ont aucune inquiétude ni réprimande de la part des autorités. Ainsi, le 16 novembre à Pontivy en Bretagne, une manifestation anti-immigrée de l’ultra-droite n’a été ni interdite ni réprimée. Les néo-fascistes sont s’en donc donnés à cœur joie, agressant violemment plusieurs personnes. Lors de rassemblements d’hommage aux victimes, des groupuscules d’extrême-droite ont été chassé par la foule aux cris de « Fachos, dehors », notamment à Lille et à Metz. En outre, les attaques de néo-fascistes et islamophobes se multiplient par dizaines : graff racistes ou néo-nazis contre les mosquées, têtes de porcs, banderoles anti-migrants, agressions armées, etc. Ainsi, un homme d’origine turc s’est fait tiré dessus par des gens d’extrême-droite à Cambrai ; ou encore un kebab a été la cible de tirs de fusils à Blaye, sans que cela n’entraîne aucune arrestation par la suite. Globalement, Etat et médias camouflent ce genre d’informations en accusant les néo-fascistes du bout des lèvres.

Nous sommes dans un contexte grave, une phase de transition de la société qui évolue vers un autoritarisme d’un nouveau genre. L’antiterrorisme est un nouveau mode de gouvernement permettant le contrôle accrue des populations et la répression impitoyable de toute révolte. Nous assistons à un véritable terrorisme d’Etat. Soyons précis : l’état d’urgence a été créé et utilisé jusqu’à maintenant comme stratégie de contre-insurrection, cette science du maintien de l’ordre dont la France se vante à raison d’être maîtresse en la matière (au point que les gouvernements étrangers viennent prendre des « leçons » de répression avec les méthodes françaises). Comme ce fut le cas en 2005, l’Etat réprime toute solidarité par des mesures de guerre. Or, si l’état d’urgence est une conséquence, à force de perdurer et de s’inscrire dans les esprits, il va être cause d’autres processus qu’il va engendrer. Il s’agit de résister contre l’état d’urgence qui réprime nos résistances. Sans quoi, ce sont des décennies de chape de plomb autoritaire qui vont s’installer. La percée électorale du FN est déjà une nouvelle étape de ce processus.

Il s’agit de ne pas se résigner à s’habituer à ces « mesures d’exception » qui deviennent la règle, et à la militarisation de notre quotidien. Déjà à Sens, un quartier s’est retrouvé sous couvre-feu, tandis que des check-point policiers et militaires sont instaurés tout autour de l’hyper-centre de Strasbourg pour « sécuriser » le très commercial Marché de Noël. Nous sommes acculés face à une stratégie étatique de tension permanente. S’agit-il encore de stratégie et mesures contre-insurrectionnelles ? Oui. Par la montée des tensions sociales, depuis Air France jusqu’à la question des réfugiés syriens et des migrants, l’état d’urgence sert encore et toujours à mesuler toute révolte sociale.

Plus que jamais, renforçons nos solidarités et nos résistances.

La domination policière, une violence industrielle (par Mathieu Rigouste, qui nous explique en quoi les quartiers populaires sont sous « état d’urgence » permanent) :

 

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En conclusion, un tract du collectif « 8 mars pour touTEs » :

GUERRE A LA GUERRE : FÉMINISTES EN COLÈRE

Pourquoi nous sommes contraintes d’annuler la marche de nuit féministe du 25 novembre.
Après les attentats meurtriers du vendredi 13 novembre, l’état d’urgence décrété par les dirigeants nous muselle déjà.

L’état d’urgence ne va pas peser sur chacunE de nous de la même manière. La peur légitime des violences policières va devenir encore plus forte et structurante pour les personnes non-blanches, refugiéEs, sans-papiers et musulmanEs, ou supposéEs telLEs, à mesure que la présence policière et militaire s’intensifie dans nos quartiers, nos lieux de vie et de travail.

La peur des « agressions citoyennes » grossit de même : de nombreux actes islamophobes sont déjà recensés depuis vendredi 13 novembre, touchant principalement des femmes portant le foulard. Nous voulons ici apporter toute notre solidarité, et de la force, aux femmes qui vivent ces agressions.

Malgré les attentats, malgré la présence renforcée de la police dans les rues de Paris, nous souhaitions maintenir la marche de nuit que nous avions prévue le 25 novembre. Nous souhaitions la maintenir car il nous est impossible aujourd’hui de déserter notre combat contre les violences contre les femmes et les minorités de genre. Nous souhaitions la maintenir car les attentats et la présence policière ne font que renforcer la nécessité d’une action collective pour se réapproprier l’espace public, à commencer par la rue.

Pourtant, les conditions ne sont pas aujourd’hui réunies pour que nous puissions assurer la sécurité de touTEs dans une marche revendicative et solidaire, contre les violences faites aux femmes et aux minorités de genre, contre les politiques migratoires racistes et l’islamophobie ambiante, contre les mesures répressives et pour l’auto-organisation. Nous n’avons pas les forces, seules, de braver les restrictions à notre liberté de circuler et de nous rassembler, de combattre nos peurs légitimes. Nous refusons par ailleurs d’organiser une marche de nuit contre les violences faites aux femmes et aux minorités de genre qui ne regrouperait que des personnes blanches et/ou privilégiées, pour qui il est plus facile que pour d’autres de se rendre à une marche de nuit dans le contexte actuel. Cela ne refléterait ni la réalité de nos vies, ni celle de nos combats et de nos espoirs.

Nous espérons une mobilisation qui nous dépasse et qui s’oppose à cet état de guerre intérieure, aux mesures liberticides, au racisme institutionnalisé et en particulier à l’islamophobie d’Etat ainsi qu’aux guerres que la France mène en dehors de ses frontières, notamment en Syrie aujourd’hui.

Nous refusons malgré tout de nous taire, nous refusons d’accepter de rester isoléEs, invisibles, privéEs de parole et d’expressions collectives.
Ainsi, nous transformons notre initiative du 25 novembre en campagne d’affichage physique et électronique contre l’ensemble des violences subies par les femmes et les minorités de genre, victimes des violences sexistes, lesbophobes, transphobes, des violences racistes, impérialistes et des violences économiques.

Que les murs deviennent nos voix ! Que nos mobilisations continuent, aujourd’hui plus que jamais !

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