Centralité de la transformation du travail contre centralité de la classe ouvrière

Avec la Loi Travail, la bourgeoisie française s’aligne logiquement sur la stratégie globale de la bourgeoisie occidentale mondialisée et sur les mutations profondes du capitalisme qu’elle provoque. Nous vivons une époque de transition. A entendre non pas au sens où, tout à coup, le capitalisme « redevient » agressif ; car le capitalisme est un processus constant d’agression, de spoliation et d’asservissement. Mais au sens où le capitalisme entre dans une nouvelle étape de férocité, engageant une métamorphose a priori irréversible de ses rouages de domination et d’exploitation. C’est toute l’erreur du « mouvement ouvrier » que de se reposer sur ses « acquis » des années 1930 – celles du Front Populaire -, de l’après-guerre et des « Trente Glorieuses ». Certes, les congés payés, la fonction publique, la sécurité sociale et la protection sociale en général, le Droit du Travail, sont des acquis arrachés au prix de luttes souvent sanglantes avec le patronat. Pour autant, ces acquis sont également des concessions de la part du patronat pour empêcher tout basculement irréversible dans une marche collective vers l’inconnu d’horizons révolutionnaires post-capitalistes aléatoires. Concessions, car cédés au prix de la collaboration active de certains organes du « mouvement ouvrier », dont essentiellement le Parti Communiste Français et, depuis quelques décennies, les centrales syndicales.

Les « Trente Glorieuses » désignent l’ouverture à la consommation de masse et à l’industrie touristique, c’est-à-dire à la valorisation capitaliste du « temps libre » concédé dans les congés payés. Les périodes de « vacances » ne désignent donc pas un moment où les travailleur.se.s peuvent se retrouver collectivement en dehors des lieux de travail et des taudis prolétaires mais des zones marchandes d’atomisation individualiste. Ainsi, le « temps libre », littéralement temps « sans travail », est un temps où l’on joue à s’offrir le service de la force de travail d’autrui : hôtels, stations balnéaires, club med, parcs d’attraction, etc. Cette valorisation capitaliste du « temps libre » peut effectivement être qualifiée de mutation du capital en spectacle-marchand. Bref, on peut désormais s’offrir massivement les outils d’aliénation individualiste que la bourgeoisie nous fait elle-même produire : ledit temps libre reste un temps déterminé par le travail.

Ces « acquis » sont justement ceux que la bourgeoisie actuelle cherche à détruire méthodiquement afin de revaloriser son taux de profit. Or, nous avons oublié les horizons de société auxquels aspiraient celleux qui ont autrefois lutté pour obtenir ces acquis. Comme si, de par ces acquis, nous avions réussi à figer les processus du capitalisme. Aujourd’hui, nous sommes rattrapé.e.s et nous avons perdus nos repères. Pour quoi nous battons-nous ? Pour quoi nous risquons-nous par la grève, l’occupation voire l’émeute ? Depuis ces « Trente Glorieuses », les mouvements sociaux ne sont plus offensifs. Nous encaissons les coups, les rendons tant bien que mal. Parfois, nous les faisons reculer, comme ce fut le cas en 1995 ou en 2006. Mais nous ne parvenons pas à bloquer l’élan irrésistible et le rouleau compresseur des nouvelles mutations du capitalisme. En effet, depuis les années 1990, celui-ci s’est mondialisé. La division internationale du travail a changé la donne. Si le processus de mondialisation amorcé sous l’ère des colonies au XIXe siècle avait permis à terme l’irruption politique d’une « classe moyenne » relative, la phase de mondialisation contemporaine advenue avec le néo-colonialisme est quant à elle caractérisée par un phénomène de délocalisation des centres de production et une concurrence considérablement accrue entre les travailleur.se.s des quatre continents. Finalement, l’irruption politique d’une certaine classe moyenne se révèle superficielle et historiquement limitée à un laps de temps de quelques décennies.

Les « plans d’austérité » à répétition en Europe, dont la Loi Travail en France n’est qu’un maillon, renvoient à la marche forcée vers la sur-prolétarisation de la société. Mais en vérité, la Loi Travail est déjà une réalité pour une grande partie de la population, notamment celle ultra-précaire des quartiers populaires, une frange de population qui va encore s’agrandir.

Tout cela pose plusieurs questions quant aux perspectives révolutionnaires.

1 – En premier lieu, il apparaît que le « travail » est l’élément déterminant de l’oppression capitaliste. En effet, le travail ne désigne pas seulement l’exploitation économique salariale, mais tout un prisme d’oppressions : par l’accès au travail, par les modalités de contrat de travail ainsi que des conditions de travail. De là le sexisme, le racisme, l’agisme, le validisme, l’hétéro-centrisme, etc. Le travail renvoie donc à une oppression sociale et politique.

2 – D’où une considération de la lutte des classes au-delà de tout « scientisme » marxiste, car dépassant et démontant les modalités de lois économiques mathématiquement prévisibles. En cela, le communisme n’est pas un « futur stade de développement », mais bien une nécessité immédiate.

3 – Ainsi, il faut opposer la transformation sociale immédiate du travail à la centralité de la classe ouvrière. En effet, la centralité de la classe ouvrière dans le processus révolutionnaire est à la base de tout marxisme figé. Dès lors, la conquête du pouvoir étatique est le moment politique préalable indispensable à toute transformation sociale fondamentalement ultérieure. Dès lors, dirons-nous, à jamais ultérieure… Quand la transformation sociale immédiate du travail en revanche désigne tant la déconstruction des rouages sociaux de l’exploitation salariale que du « travail » en tant que production de marchandises et de valeur. Et cette transformation sociale immédiate est le moment politique. Le marxisme ne sera jamais communisme. Le marxisme est le dernier avatar métaphysique à empêcher la radicalité des outils de critique de l’économie politique d’être compris comme tels. Le communisme ne sera donc jamais marxisme. Ce n’est pas l’opprimé qui lutte en tant qu’opprimé mais l’opprimé qui lutte contre les rouages d’exploitation qui le déterminent comme opprimé.

4 – Par ailleurs, la transformation sociale immédiate du travail désigne un faire collectif, c’est-à-dire la force collective qui développe son propre savoir-faire comme faire-partagé. Un faire à même d’éradiquer les rouages sociaux de domination et d’exploitation qui l’étouffent. La transformation sociale, c’est la transformation du travail en activité non marchande. Autrement dit, la réappropriation collective des outils de travail et des moyens de production qui émancipent le faire créatif et productif humain. Voilà ce que nous désignons comme base de tout processus révolutionnaire. Car réappropriation et transformation sont le double moment simultané de l’auto-organisation – qui désigne directement et immédiatement le rapport de force.

5 – En cela, la transformation sociale immédiate du travail renvoie à l’auto-organisation du faire-social, de l’activité sociale. Ce qui n’est pas l’autogestion par la classe ouvrière – qui ne sera jamais que la gestion de la classe ouvrière par elle-même en tant que classe ouvrière. A l’inverse, l’auto-organisation signifie la transformation radicale et immédiate des rapports sociaux ; à partir de l’éradication du travail en tant que nœud fondamental de détermination de tout rapport social au sein du mode de production capitaliste.

6 – L’émancipation collective du mode de production capitaliste consiste donc en sa destruction radicale, et non en son aménagement. L’erreur historique de nombreux mouvements libertaires est de faire du territoire l’espace de la lutte des classes. Autrement dit, d’inverser les données : aménager un espace pour créer des activités « autogestionnaires », alors que la réappropriation-transformation des outils de travail au service de la lutte désigne la force collective en action qui est son propre espace. Il ne s’agit pas de créer des « en-dehors », comme c’est le cas par exemple avec le phénomène des ZAD. L’insurrectionnalisme sans lendemain des ultras-activistes n’a rien à envier à l’avant-gardisme idéologique et militaire du marxisme en vue de la conquête politique du pouvoir étatique. L’horizon de société post-capitaliste s’élabore dans la transformation sociale immédiate du travail, c’est-à-dire directement dans les formes de lutte émancipatrices et créatrices de réappropriation.

7 – Le mouvement social du printemps 2016 en France nous impose de relever l’enjeu et le défi de la transformation du travail contre la centralité de la classe ouvrière. Car la Loi Travail ne reculera pas devant l’impuissance politique des ZAD ou des Nuits Debout – dont le fantasme romantique réside dans l’illusion de recréer la Commune ou celle de recréer la Salle du Jeu de Paumes. Décréter une nouvelle Constitution ou une nouvelle Insurrection ne sera jamais qu’une incantation prophétique qui n’aura rien à envier au Grand Soir religieux du marxisme.

– Mouvement Anarchiste Révolutionnaire –

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3 réflexions sur “Centralité de la transformation du travail contre centralité de la classe ouvrière

  1. N’ayons plus le Travail comme valeur prophétique mais bien l’amour fraternel entre camarades par l’émancipation commune en lien avec la Nature et les valeurs humanistes, de partage, solidarité, fraternité. Et créeons des espaces communs de productions autogérés !

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